
Rencontre avec Fatou BIRAMAH
« Négresse est un mot que j'aime vraiment »
Elle écrit pour se reconstruire. Pour récupérer sa dignité et pour se réapproprier ce terme de négresse qui a souvent servit à la blesser. Un livre à quatre mains comme une thérapie. Son livre comme une prise de conscience.
Contre qui écrivez-vous ?
Contre moi, pour moi et avec moi.
C'est-à-dire
Je n'écris contre personne. J'avais juste besoin d'évacuer tous ces démons qui me minaient un peu l'esprit. En fait, les choses et les gens dont je parle existent vraiment donc on peut penser que c'est de la revanche. Pas du tout. J'ai juste envie de grandir, envie de récupérer toute ma fierté qui a été bafouée et par mes parents et par les gens avec lesquels j'ai vécu. C'est un exercice thérapeutique.
Vous en êtes ressortie avec votre dignité ?
Oui. Je me sens belle, forte, grande, joyeuse, légère. Je me sens vraiment bien.
Parlons un peu du titre
Négresse ? Parce que je suis nègre. Parce que mes colocataires, en l'occurrence Djo du livre, m'appelaient négresse et me traitaient comme une négresse, au sens péjoratif du terme. Parce que j'avais envie de réutiliser ce mot dans un sens positif. J'avais envie de le récupérer et de le détourner parce que la personne avec qui j'écris, Sophie Blandinières, est une femme et qu'elle est mon nègre. Puisque c'est une femme, c'est une négresse. Parce que, normalement, le nègre ferme sa gueule et, pour le coup, il y a deux négresses qui parlent. C'est un livre à deux voix. Il y a ma voix et celle de la négresse.
Comment avez-vous choisi votre négresse ?
J'ai fini par la choisir. Quand l'éditeur me l'a présentée, on a discuté et on a tout de suite accroché parce qu'elle comprend vite. Elle a une forte personnalité. C'est ce dont j'avais besoin. Je ne voulais pas d'une personne à qui j'aurais à tout expliquer. En même temps l'éditeur, me connaissant, savait qu'il me fallait une personne qui a du répondant.
Donc, vous vous réappropriez...
Carrément. J'ai eu envie, sans prétention et sans être à leur niveau, de me le réapproprier comme Césaire et Senghor l'ont fait à l'époque. Parce que j'ai trouvé très noble. J'aime beaucoup ce mot que je trouve très jolie.
Le titre ne correspond pas à ce que vous venez de dire
Oui et non. Oui parce que, quand j'entends dire négresse à la télévision, dans des documentaires ou des débats, des téléfilms, ça signifie la boniche ou la serpillière. C'est comme ça que j'ai été traitée. Donc, j'ai voulu le rendre joli, redorer son blason. J'aime vraiment ce mot dans tous les jolis sens du terme.
C'est un titre comme une revendication ?
Je n'ai pas besoin de revendiquer que je suis nègre puisque ça se voit. Ce n'est pas comme une revendication. C'est un joli mot que j'avais envie d'utiliser.
Comment voulez-vous qu'on vous reçoive ?
Comme une femme qui parle. En fait, c'est comme si j'étais une victime qui n'avait pas le droit de parler. Maintenant, je me suis donné l'autorisation de parler. J'ai juste envie qu'on me reçoive comme une femme qui donne sa parole, qui est libérée et qui aimerait qu'on l'écoute.
Quel est l'élément déclencheur ?
Peut-être la rupture de ma pseudo histoire d'amour avec Spike, l'associé de Djo dans le livre, qui a été violente pour moi sur le plan émotionnel. Tout est remonté à ce moment-là. Je suis retourné au Togo après treize années d'absence. J'ai vu ma famille et je me suis dit que je n'étais pas toute seule. Contrairement à ce que je pensais. J'ai ressenti l'importance de ma famille, de mes ancêtres, de mon nom. J'ai été chez mon grand-père qui est décédé et chez qui j'ai pris le casque colonial que je porte sur la couverture du livre. A mon retour, j'ai décidé de me prendre en charge. J'ai eu envie de replacer mon nom qui avait été bafoué parce que Biramah, c'est le nom de mon grand-père, de mon père.
Est-ce que vous vous sentez jolie maintenant ?
Je me sens jolie et j'ai prix dix sept kilos depuis que je suis sortie de mon grenier. Je me sens bien et ma chute de rein a pris des formes. Tout ce qui me rend négresse s'est développé et je me sens super belle. Je le vois au regard des garçons quand je marche dans la rue.
Et votre part d'Afrique ?
C'est ma couleur, mes goûts, ma langue. Tout à l'heure, je vous ai rencontré en face du bâtiment de la cité Falguière qui était considéré comme un squat et dont les habitants ont été vidés comme des chiens. Quand je vois les gens de Cachan, toute l'actualité avec ces histoires de sans papiers, c'est ma part d'Afrique parce qu'ils me ressemblent.
Comment vivez-vous la France en ce moment ?
J'ai envie de me barrer d'ici. C'est devenu n'importe quoi. En fait, je ne vis pas la France. C'est n'importe quoi ce que je dis parce que je suis née en France, je vis en France, je mange français mais je ne me sens pas française même si je suis française car née dans le treizième à Paris.
Comment supporte-t-on le silence ?
Très mal. Très mal. C'est violent. Le silence est violent comme une lame de couteau.
Justement, pourquoi avoir accepté cette violence ?
Sans le faire exprès, j'ai reproduit ce que j'avais vécu chez mes parents. Comme on dit, les bourreaux resteront des bourreaux et les victimes, des victimes. J'en suis le cliché. Maintenant, je refuse et j'essaie de m'en sortir. Pourtant, je sais que je ne suis pas une victime. Mais quand je suis dans les relations familiales, affectives, je perds mes moyens. Je ne sais pas dire mes sentiments et je n'arrive pas à faire confiance.
Ce milieu que vous avez fréquente, il explique votre style tout en rythme ?
Je suis heureuse que l'ayez remarqué. C'est du rap. Je suis dans le rap et je vis ce mouvement que je kiffe. Je le respire. J'ai envie de le mettre en avant même si je ne suis pas une rappeuse. Donc, j'essaie de faire des documentaires, de produire une artiste. En ce moment, j'essaie de faire un documentaire sur la liberté d'expression en France.
Toute dernière question, que signifie votre tatouage ?
C'est le symbole du respect de la femme qui est le berceau de l'humanité. En l'occurrence, de la femme africaine puisque l'Afrique est le berceau de l'humanité. Pour moi, la femme africaine est le berceau de l'humanité donc, respect de la femme et respect de l'Afrique.
AVEC L'AIMABLE AUTORISATION DE CITE BLACK