
Rencontre avec Wilfried Nsondé auteur de ''Le c½ur des enfants léopards'' (Actes sud)
Wilfried N'Sondé est, à la fois, écrivain et musicien. Avec '' Le c½ur des enfants léopards'', il publie son premier roman qui est sorti en février 2007.
Woli : Avant de parler du roman, qu'est-ce qui amène un musicien à écrire un roman ?
Wilfried Nsondé : J'ai toujours eu l'amour de la littérature. J'écris des poèmes et, en musique, j'écris les textes que je chante. Donc, j'aime bien les lettres et j'ai voulu m'essayer un peu au roman. C'est plus par curiosité et pour m'exprimer autrement que par les textes de chansons ou par les poèmes.
Woli : Est-ce que des gens qui vous connaissent en tant que musicien ont déjà lu ce livre ?
WN : Ce qui est intéressant, c'est qu'on m'a beaucoup dit que dans mon écriture, il y avait du rythme, de la musique et beaucoup de poésie. Ce qui m'a fait dire que je ne m'étais pas vraiment éloigné de ce que je fais d'ordinaire.
Woli : Est-ce que le musicien sert l'écrivain et dans quel sens ?
WN : Beaucoup, beaucoup oui. Dans le sens où le musicien aide l'écrivain à donner de la mélodie et du rythme parce que j'écris en prose.
Woli : Pour en revenir au roman, pourquoi l'amour ?
WN : Parce que je crois que l'amour est le sentiment le plus fort, le plus important chez les êtres humains. Je crois que l'amour c'est ce qui nous sauve dans la vie, c'est ce qui nous donne un sens. Pour nous les hommes, ça peut être l'amour d'une femme mais c'est aussi l'amour de sa famille, de l'amitié, l'amour de sa passion. L'amour, je crois que c'est le moteur de l'existence humaine.
Woli : Dans ce cas, quelle est votre définition de l'amour ?
WN : Ça, c'est une question piège. L'amour, je dirais que c'est un sentiment d'adhésion extrêmement fort qui permet de se surpasser mais, malheureusement aussi, c'est le sentiment qui provoque les blessures les plus profondes. Quand l'amour n'est plus là, il y a un vide qui est souvent insupportable. C'est souvent le cas chez le narrateur.
Woli : Justement, j'ai comme l'impression que l'amour est prétexte à introspection dans ce roman ?
WN : Oui, il est prétexte à introspection. L'amour est aussi un miroir car celui qu'on aime, celui qui nous aime, nous renvoie une image de nous qu'on découvre. Donc, il permet de nous sublimer, de découvrir des choses en nous qu'on ne découvrirait pas seul. L'amour permet aussi de voir un être humain qui, de premier abord, est une masse de chair et de sang, celui qui aime cet être humain en fait quelqu'un d'exceptionnel. C'est la magie de l'amour. Imaginez, il y a plus de cinq milliards d'individus mais à un moment donné, une personne en aime une autre et en fait une personne unique.
Woli : Quel est le lien entre l'amour et la prison ?
WN : L'amour, c'est ce sentiment qui sublime, qui donne des ailes alors que la prison, c'est la fin de tout, c'est la fin de la liberté. On nous dépossède de nous-mêmes et il ne nous reste plus rien. J'ai trouvé dans ce contraste de l'amour et de la prison, l'occasion de la blessure la plus sévère.
Woli : Le narrateur n'aurait-il pas pu avoir cette phase d'introspection sans la prison ?
WN : Je pense que si. Je souhaite qu'on puisse faire ce travail d'introspection autre part qu'en prison. Dans le roman, j'ai voulu théâtraliser tout cela. Je me suis dis que, comme en musique, je pouvais exagérer les sentiments.
Woli : Quel est l'élément déclencheur de cette introspection ?
WN : Le narrateur est forcé à cette introspection parce que sa copine le quitte et qu'il se retrouve en prison. Mais l'introspection, dans le cas du narrateur qui est né au Congo et qui grandit dans une banlieue – je n'aime pas ce mot- puis à Paris est un immigré, un exilé qui, en plus, est confronté à des questions. Il ne peut pas vivre sans se remettre en cause. C'est un élément fort qui l'oblige à l'introspection. Je pense que tous les gens qui sont immigrés, exilés, n'y échappent pas. On les force à se poser la question de savoir qui ils sont. C'est une douleur qui a beaucoup d'intérêt. Le danger serait qu'on croule sous le poids de ces questions. C'est le cas de l'ami du narrateur qui devient fou et finit à l'asile parce qu'il n'arrive pas à se sortir de toutes ces questions que sa situation lui impose.
Woli : En fait, la prison permettrait de sauver le narrateur et de le mettre face à lui-même ?
WN : Dans le cas du narrateur, oui. Puisque c'est le fait d'être en prison, le fait d'être au fond du gouffre qui le sauve et l'oblige à répondre aux questions qu'il fuit. Il est forcé de refaire le chemin de sa vie et c'est ce qui le sauve. Parce que, mentalement, il se libère de la prison et de toutes ces questions qu'il est obligé de se poser.
Woli : C'est une double prison. L'une virtuelle du fait de l'exil et l'autre réelle, dans laquelle il se trouve ?
WN : On peut dire ça comme ça mais j'insiste sur le fait que mon propos était de montrer que ce narrateur-là arrive à se sortir de cette double prison.
Woli : Pourquoi se tourner vers l'Afrique ?
WN : C'est un jeune homme qui est né au Congo donc l'Afrique, c'est lui. Plus que l'Afrique, le Congo. La spiritualité qu'il évoque est une spiritualité qu'on retrouve chez les bantous. Je ne suis pas sûr qu'on la retrouve chez d'autres. donc, ne faisons pas de l'Afrique cette espèce d'agrégat sans forme. Il a avec lui la spiritualité bantoue parce que c'est un bantou.
Woli : J'en reviens à la prison parce qu'on a comme l'impression qu'elle permet de supprimer la distance entre l'Afrique et la banlieue ?
WN : C'est une grande force. Je trouve que ce qu'il y a de fantastique chez nous les africains, c'est que malgré les générations de chaîne, l'africanité des gens des Caraïbes, des nord-américains, des sud-américains est tellement forte et, surtout, la spiritualité qui défit les chaînes, les barreaux ainsi que le temps. Je pense qu'on a tord de nous éloigner de cette spiritualité qui est une force imbattable. On ne s'en rend pas compte mais elle a survécu à l'esclavage, à la colonisation, au dénigrement quand on parle du vaudou en Haïti. Alors que le vaudou est une spiritualité qui vient d'Afrique. Mêmes les pires des catastrophes ne peuvent pas la casser.
Woli : Pourriez-vous définir cette spiritualité ?
WN : C'est difficile à définir. C'est tellement fort qu'on n'a pas mots pour la définir. Il n'y a pas besoin de la définir tellement elle est présente. On peut parler du culte des défunts par exemple. De trop mettre des mots dessus, on en perd le vrai sens. Le culte des défunts, c'est la conscience qu'on n'est pas sur terre par hasard. C'est de faire attention au sens de nos actes, d'être en interconnexion avec les membres de sa famille. Qu'on soit séparé par des océans, des déserts, on peut rester en communication.
Woli : Vous parlez beaucoup des sorciers, des croyances noires, peut-on y croire ?
WN : Vous savez, en matière de spiritualité et de religion, il ne s'agit pas de convaincre. Ce que je peux dire, c'est que s'ils sont africains, qu'ils parlent avec leurs grands-parents, qu'ils essaient de retrouver une voix qui leur parlent pour leur faire du bien. mais, c'est à chacun de voir. Ce n'est pas une affaire de croyance comme on peut croire en Jésus Christ.
Woli : A vous lire, on a comme l'impression que ce qui pourrait permettre aux noirs de se reconstruire, c'est la spiritualité ?
WN : Oui, j'en suis convaincu. Dès l'instant où on comprendra que derrière cette spiritualité dénigrée par les européens dans les siècles passés, il y a une force incroyable. Vous savez, quand on parle de démocratie, on oublie que dans les villages, il y a le rassemblement quotidien pour débattre des problèmes ou des décisions qu'il y a à prendre. Si on cherche en nous, il y a énormément de choses qu'on a. on nous a expliqué qu'elles étaient primitives et sauvages et on y a cru. Si on arrive à faire ce travail sur nous-mêmes, on comprendra la richesse qu'il y a. Et justement, cette spiritualité, c'est une belle chose et non la magie noire dont les ignorants parlent ; c'est d'être conscient que nos actes de tous les jours doivent avoir du sens. En chacun de nous, vivent des générations. Chacun est important parce qu'il porte avec lui ses parents et encore plus. Nous devons faire en sorte que chaque jour soit un jour important. Ça m'évite des dérives, d'être violent, irrespectueux.
Diassé