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chronique litteraire

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INTERVIEW

INTERVIEWGisèle Pineau (auteure de «Mes quatre femmes » Philippe Rey éditions)
Un récit pour répondre à la question de savoir pourquoi elle écrit. Pour répondre à une autre question qui est de savoir d'où elle vient. Pour parler de ces quatre femmes qui sont ses fondations. Un livre qui constitue, en quelque sorte, une fiche d'identité où elle se présente. Ces quatre femmes qui lui ont permis de devenir ce qu'elle est.
"Angélique, l'ancêtre
Dans mon histoire, il y a celle qui m'a donné mon nom, l'ancêtre Angélique qui a été esclave, qui a eu huit enfant avec son maître, monsieur Pineau et qui a pu arracher son nom Pineau dix jours avant que ce monsieur ne décède puisqu'elle s'est mariée dix jours avant qu'il ne décède. Mon nom Pineau vient de cette histoire. Il y a l'histoire de l'esclavage aussi puisque derrière chacune de ces femmes, il y a des pans entiers de l'histoire de la Guadeloupe. Angélique, j'ai retrouvé sa trace dans les gazettes de 1831, dans les archives départementales.
Gisèle, la tante
J'évoque ma tante Gisèle dont je porte le prénom. Dans notre famille, cette femme qui n'a pas accepté la mort de son mari est une légende. Elle s'est laissée mourir de chagrin alors qu'elle avait trois enfants. Elle a arrêté de boire, de manger, de parler. C'est peut-être pour cette raison que je suis écrivain. Parce qu'il y a l'imaginaire qui se met en branle. Quand j'étais une petite fille, je traversais très vite le salon de la maison de ma grand-mère où il y avait les photos des membres de ma famille et j'avais comme l'impression qu'ils me regardaient d'un oeil sévère parce que j'avais pris le prénom de la première Gisèle et que je ne méritais pas de porter ce prénom. Comme si je l'avais volé. C'était comme un vêtement trop grand qu'on m'avait donné. Il a fallu que je m'habitue à ce prénom et que je me l'approprie.
Julia, la grand-mère
Toujours dans l'idée de la fiche d'identité, il y a le pays. Et ce pays, c'est ma grand-mère, Julia, qui me l'a donné. Je l'ai déjà évoquée dans un précédent livre qui s'appelle « l'exile selon Julia » où je raconte les années qu'elle a passé en France avec ses petits-enfants. Avec elle, on retrouve cette partie historique où les nègres des colonies, incorporés de force dans l'armée française, partaient secourir la mère patrie. C'est toute la terre de Guadeloupe qui m'est donné, ce sont les racines quand elle me raconte le pays alors que je suis née à paris. Elle me raconte les histoires du temps de l'esclavage. Julia est un personnage fondamental pour moi. C'est la'' femme-mère'', la ''femme-terre''.
Daisy, la mère
Il y a la quatrième femme qui est ma mère, Daisy, et qui est toujours vivante. Elle est toujours plongée dans les livres car elle les aime. Parce qu'ils permettent de s'évader, de fuir le quotidien, de rompre avec la monotonie de sa vie parisienne. Une jeune femme rêveuse qui s'est mariée aux lendemains de la seconde guerre mondiale. Avec elle, je vais évoquer mon père qui a été un résistant. Aux Antilles, beaucoup de jeunes rentraient en dissidence pour défendre la terre patrie.
L'histoire, la mémoire
Il y a cette histoire intime avec mes quatre femmes mais il y a également la grande histoire qui est aussi évoquée et, pour la première fois dans l'un de mes livres, je vais oser parler en disant « nous ». Moi, Gisèle Pineau, je suis antillaise et je viens de cette histoire-là. « Nous » antillais, nous venons de cette histoire qui a une dimension mondiale et qui va toucher plusieurs continents. C'est l'histoire de la traite négrière, de l'esclavage, de la domination aussi des êtres humains qui pensaient qu'ils pouvaient en nier d'autres dans leur humanité. C'est l'histoire du drame de l'humanité où il y a toujours des guerres. Ces femmes, je les ai réunies dans une geôle qui est ma tête, ma mémoire. Elles sont ensemble et elles vont converser, rêver et raconter leurs vies. On verra que ce sont des femmes qui questionnent ce monde fait de violence et de barbarie. C'est vrai qu'on dit que les écrivains écrivent toujours le même livre. Je suis toujours dans le même sillon. J'avais, depuis une dizaine d'année, avec moi cette page de la gazette officielle de la Guadeloupe de 1831 que mon père avait retrouvée aux archives. Cette Angélique me passionnait. J'avais vraiment envie d'écrire quelque chose sur elle. Et là, l'occasion m'a été donnée. C'est sûr que j'en ai un petit peu assez d'être folklorisée en tant qu'antillaise parce que, souvent, on regarde les antillais d'une manière un peu condescendante. On dit qu'on n'a pas d'histoire et qu'on ne peut pas remonter très loin dans notre généalogie. On dit que notre île est un paradis. Non, ce n'est pas seulement un paradis. Cette terre a une histoire qui est violente et c'est un pays avec des êtres humains. Là, je voulais revenir à l'humain. C'est ce qui m'intéressait. Dans tous mes livres, il y a cette volonté de combattre les préjugés. Ici, je l'ai fait d'une manière un peu particulière parce que je me livre, que je donne beaucoup de moi-même à mes lecteurs. Mais je pense qu'il était temps de partager et de donner. Parce que ce livre va éclairer mes autres livres. Ce n'est pas vraiment une quête identitaire. C'est un travail de mémoire et de positionnement. Je crois que j'ai acquis, grâce à ce livre, beaucoup de sérénité. Je me sens délivrée de nombreux fardeaux, de nombreux blocages, je me sens plus libre d'être moi-même, de m'affirmer et je me sens beaucoup plus solide avec ces femmes qui m'ont fondée. Le livre commence et ces femmes sont comparées à des roches. Après avoir écrit l'histoire de ces femmes, je me sens beaucoup plus forte.
La terre
Ce qu'elle représente pour moi ? Il y a la terre de ma grand-mère Julia. Il y a ce bout de terre décrochée des Amériques et qui est la Guadeloupe. Cette terre désirée, tellement désirée quand j'étais enfant et que j'étais rejetée ici en France. Il y a le désir de planter ses racines dans cette terre et puis, il y a toutes les terres que je rêve de découvrir, de fouler, tous ces voyages que j'effectue maintenant grâce à mes livres puisque mes livres me devancent. Là, je reviens d'un voyage en inde. Cette terre qui me rapproche de tous les indiens qui vivent aux Antilles et qui ont connu le grand voyage de l'océan atlantique après l'esclavage. C'est une curiosité pour le monde. Je suis guadeloupéenne et c'est mon histoire ; une histoire parmi toutes les histoires des peuples. Mais je suis de ce monde et je me défends d'avoir des préjugés. Je ne veux pas m'enfermer dans ma terre. Je suis curieuse de toutes les autres cultures."
AD
Avec l'aimable autorisation de CITE BLACK MAGAZINE
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