
Marc Tardieu auteur de ''Le procès d'un négrier'' (éditions du rocher)
L'auteur de ''Le procès d'un négrier'' (éditions du rocher) est directeur d'une collection qui s'appelle ''gens d'ici et d'ailleurs'' et qui traite des communautés en France. C'est ainsi qu'après un travail sur les antillais en métropole et les africains en France, il fait le procès de la traite négrière.
Qu'est-ce qui implique votre intérêt pour la communauté noire ?
Mon intérêt date de fort longtemps j'allais dire. J'ai été élevé en Seine-Saint-Denis et je suis donc habitué, depuis longtemps, au Paris cosmopolite, métissé. Ça me paraissait assez naturel parce que quand je travaillais sur les auvergnats de Paris, j'ai rencontré beaucoup de réactions assez chauvines qui ne m'intéressaient pas. Ce qui m'intéresse, c'est de rendre compte de la France dans sa diversité cosmopolite, métisse et de plus en plus métissée j'espère. C'est une optique un peu humaniste dans la mesure où chaque communauté est comme le morceau d'un puzzle. On n'est plus dans le Paris des années cinquante et beaucoup de monde a du mal à évoluer. Aujourd'hui, il faut s'adapter de part et d'autre. On parle souvent d'intégration alors qu'on est dans une problématique d'adaptation mutuelle. D'où l'intérêt de faire que les gens se connaissent mieux mutuellement. Quand je fais un livre sur les africains en France, je n'ai pas de pensées préconçues. Comme pour les antillais à paris. J'ai raconté toute l'histoire de l'esclavage. Après, j'ai raconté l'histoire plus récente, les années trente, la rencontre Césaire-Senghor, les départements d'Outre Mer, le Bumidom...
Juste deux points d'actualité, que vous inspire l'élection du nouveau président ?
Ça ne correspond pas à mon choix personnel. Ceci dit, maintenant que les choses sont faites, j'ai l'impression que nous sommes dans un petit moyen - âge, je crains et, malgré tout, dans une période comme ça, il y a des mouvements de fond qui peuvent se faire pour que la société change et évolue. Je pense qu'il va falloir continuer à agir parce qu'il y a toujours une possibilité d'action et qu'il y aura une renaissance après cette période. Je crois que c'est à ça qu'il faut travailler. Je pense que c'est une phase de recul, de retour en arrière dans un certain nombre de conception en particulier sur l'immigration, sur le racisme, sur les problèmes de l'identité nationale qui sont le contraire de ce que j'allais exprimer, c'est-à-dire dès qu'on pose la question en termes d'identité nationale, les gens doivent rentrer dans un moule et s'intégrer absolument en perdant leur propre culture et ne peuvent être accepté que si leurs origines sont parfaitement européanisées alors que la société de demain sera un métissage, un mélange avec aussi les valeurs des uns et des autres parce qu'il y a aussi des valeurs chez les uns et les autres. Il ne faut pas voir ça uniquement dans le sens où les gens les plus récemment arrivés doivent s'adapter automatiquement et intégralement au mode de vie des gens qui sont là depuis plus longtemps. La volonté politique ne dicte pas les consciences et quelque part, il y a une évolution des consciences qui va se faire et le pouvoir politique n'y pourra rien.
Puisque vous vous intéressez à l'esclavage et la communauté noire, que vous inspire la deuxième commémoration du 10 mai ?
Je crois que le travail de fond de cette commémoration, c'est vraiment au niveau des médias, au niveau des écoles. Par contre, les manifestations populaires semblent avoir rassemblé moins de gens que la première fois. Il y a eu aussi le gros focus sur le Luxembourg lié au fait que pour la première fois, il y avait Chirac et Sarkhozy ensemble pour la première fois. C'était plutôt ça qui mobilisait les médias que la commémoration proprement dite. D'une certaine façon, elle a été moins marquante que la première mais, encore une fois, il y a des courants de fond et au-delà de l'aspect visuel, immédiat, je pense que ça passe par les écoles et qu'il y a de plus en plus de professeurs de français, d'histoire qui sont conscients de son importance y compris contre la volonté politique. L'important, c'est de former dès l'enfance afin qu'il y ait une influence sur la société à plus long terme. Ce travail est indispensable et la commémoration peut servir à ça.
Pourquoi ''Procès d'un négrier'' ?
C'est à la suite d'une grande exposition à Nantes qui s'appelait les Anneaux de la mémoire, que j'ai vu en 1992 et qui a été le déclencheur pour moi. J'ai mis quinze ans pour l'écrire. Parce que je ne connaissais pas suffisamment l'histoire de l'esclavage. Après avoir fait ''Les Antillais à Paris'' et ''Les Africains en France'', je me suis rendu compte que j'avais une partie de la documentation pour le faire et que je pouvais donc aller jusqu'au bout de ce projet. Ce qui est extraordinaire pour moi dont la belle-famille vient de Nantes, c'est que ça s'est fait presque inconsciemment. C'est un sujet authentique qui me tient vraiment à c½ur. Au départ, je voulais raconter l'histoire d'un bateau négrier mais je ne suis pas marin, je n'ai pas le sens de la durée d'un voyage en bateau et, à raconter, c'est quelque chose de très particulier. Je n'ai jamais fait, seul, de long voyage en bateau, je n'ai pas un rapport suffisant avec la mer pour raconter une traversée et puis en me documentant, de manière très large, je suis tombé sur ce procès qui est un vrai procès qui s'est déroulé en 1823, j'ai eu entre les mains les dossiers de l'instruction, la minute du jugement etc. Ce qui me paraissait intéressant par rapport à ça, c'était d'avoir un maximum d'éléments de réalité pour faire un roman qui soit un vrai roman historique et qui puisse intervenir justement dans tout ce débat par rapport aux écoles. C'est un sujet où il y a beaucoup de tabou et beaucoup de fantasme. C'est pour ça qu'on a besoin de s'appuyer aussi sur la vérité pour avoir une vraie connaissance des choses.
Dans ce cas, pourquoi un roman et pas un essai ?
Disons que j'ai déjà fait des essais mais un roman, c'est beaucoup plus grand public. Je pense que le roman est beaucoup plus de la réalité que le document contrairement à ce qu'on dit parce que les gens ont un c½ur qui vit, qui bat dans leur poitrine, ils parlent, ils s'aiment... même imaginer, c'est encore plus proche de la réalité que des citations mises de manière très froide et reliées par des espèces de fils rationnels. Néanmoins, les deux valent la peine d'être faits. Je dirais que c'est parce que c'est plus grand public et, ensuite, c'est aussi une manière de raconter la réalité qui peut être plus sensible alors que le document est plus souvent idéologique. Finalement, faire sentir l'humanité des autres, c'est peut-être le fondement même de la littérature et le fondement même de la question de l'esclavage parce que, pendant longtemps, il y a eu une négation de l'identité des esclaves par définition. Ils n'étaient pas considérés comme des êtres humains et c'est pour ça que qu'ils subissaient des traitements qu'on n'aurait jamais infligés à des êtres humains sauf cas de guerre particulière. Globalement, on leur infligeait des traitements qu'on n'infligeait pas à des êtres humains donc il n'y avait pas cette considération de l'humanité des gens. Et le roman, fondamentalement, c'est de faire sentir les gens dans leur humanité.
Est-ce que ce roman est l'expression de votre conviction ?
Bien sur que c'est l'expression de ma conviction mais j'ai dû jouer avec la réalité, rentrer dans des choses qui ne correspondaient pas tout à fait dans le cadre que j'avais en tête au départ. Par exemple, le maire de Nantes qui est lié avec les notables et avec les juges, je le voyais comme un personnage très despotique, autoritaire, presque sanguinaire alors que c'est un personnage effacé qui avait dans la vie, une réputation d'intégrité et c'est lui qui a couvert la traite des noirs. Là, on voit toute l'ambiguïté psychologique des gens et comment les choses se sont réellement passées. Parce que, souvent, les gens qui font des actes mauvais n'ont pas l'apparence du diable, ça ne se voit pas et là, c'est vraiment le cas. On a un personnage qui paraît tout doux, gentil et qui couvre en fait, les pires atrocités. Il les couvre d'autant mieux que, a priori, il n'est pas soupçonnable.
Que retenez-vous de ce travail ?
Je retiens que, d'une part, il y a une leçon historique à faire valoir aujourd'hui et je pense que c'est le début d'une petite pierre à l'édifice. Je retiens que, finalement, notre époque n'est pas très différente sauf que ça porte sur d'autres sujets. Il y a deux façons de le voir par rapport à la condition de l'immigré. Là, c'est la suite des discriminations raciales qui découlent de ça et, par rapport au trafic à cette échelle-là, ça me fait penser aux commerces des armes. C'est là où j'ai envie de faire un parallèle parce que c'est un commerce de morts que tout le monde connaît, que personne n'ose dénoncer.
Que voulez-vous qu'on retienne en tant que lecteur ?
Je veux qu'on retienne l'atrocité et l'horreur économique, c'est-à-dire quand l'argent, et c'est ce vers quoi on va politiquement, l'emporte sur l'humain. On voit finalement que l'élément fondamental pour les gens, c'est l'argent, c'est l'économie qui devient plus importante que l'être humain. Et quand l'économie est plus importante que l'être humain, ça conduit à de telles atrocités. Finalement, c'est la leçon essentielle. Après, j'ai trouvé, à la fin des choses sur le christianisme qui s'est montré complaisant et qui n'a pas joué son rôle au niveau des consciences. C'est un aspect qui existe aussi mais l'aspect fondamental, à ce niveau-là, c'est l'accroche économique qui fait que les gens refusent de changer en se fondant sur les intérêts économiques étroits d'autant plus facilement qu'ils ne sont pas en contact avec les souffrances qu'ils infligent aux autres et qui se passent à des milliers de kilomètres. Surtout qu'ils s'arrangent pour ne pas voir ces souffrances.
Il y a comme une dichotomie entre vos personnages, comme une face sombre et une face plus claire. Comment expliquez-vous cette dualité ?
Je pense que cette dualité de mes personnages existe chez chacun, c'est-à-dire que chaque être humain a la possibilité de faire le bien comme de faire le mal, il n'y a pas des êtres intégralement mauvais et d'autres intégralement bons. Je pense que là, il y a une détermination personnelle dans le sens où on décide d'agir. On n'est pas prédéterminé. D'ailleurs c'est une métaphore qui n'a rien à voir mais Charlie Chaplin et Hitler sont nés le même jour, c'est bien connu et ça donne des résultats assez différents.
Pensez-vous que certaines des personnes ayant participé à cette traite ont subie l'influence de la société dans laquelle elles vivaient ?
Elles la subissaient et elles la faisaient. Je pense qu'il y a, comme toujours, une majorité de gens passifs, en particulier les matelots qui acceptaient d'embarquer, les chirurgiens qui acceptaient de rentrer dans un système médical. Ça fait penser aux médecins nazis. Là, on a des gens qui sont totalement conformistes et qui rentre dans le cadre de la société telle qu'elle existe sans la contester. Visiblement, ça leur pose un problème de conscience mais ils cachent ce côté-là et ils présentent une façade lisse. Et puis il y a des gens qui sont moteurs parce qu'ils sont à des postes de responsabilité et qu'ils veulent continuer quand ils sont confrontés à d'autres gens qui veulent arrêter.
Comment êtes-vous sorti de ce travail ?
J'en suis sorti avec l'idée que, peut-être, j'allais pouvoir apporter quelque chose, aider en particulier la communauté africaine et antillaise qui lutte par rapport à la reconnaissance. Je considère tout à fait normal qu'ils soient au premier plan et faire le travail de conscience qui doit être effectué au niveau de la société métropolitaine et je pense que ce travail doit être fait aussi par rapport à notre époque. C'est-à-dire qu'il y a le même travail de conscience à faire aujourd'hui pour l'immigration. Je suis sorti renforcé dans certaines convictions.
Ps: voir aussi Cité Black n°76